En guise de nouvelle, une petite nouvelle au titre
beaucoup plus poétique que son contenu... Bon, tout ça manque un
peu de musique, ça devrait venir un de ces
quatre.
COLOMBINE
Jean-Ernest
Pulanusse se leva ce matin-là, la tête dans son patronyme, le dos
raide, victime d’un nocturne priapisme spinal. Il prit son
café comme on prend le train de 6h13 : endormi. Au quatrième bol de
jus noir sur-caféiné, plus serré qu’une côte de maille, sa
paupière gauche s’entrouvrit à moitié, la droite, plus
rétive, attendit le cinquième pour se manifester. Réveillé, certes,
il l’était, mais son estomac s’en trouvait lester de
quelques litres de liquide chaud et âpre, rendant sa démarche pour
le moins pataude et inconfortable. Il passa ainsi une bonne partie
de sa matinée dans son bureau (comme aurait dit Fonzie au siècle
dernier): au-dessus des sanisettes ! Mais avant cela, après être
parvenu à déplier son corps trop grand de vieux pantin fatigué, il
s’habilla (pour sortir dans la rue, c’est quand même ce
qu’il se fait de mieux de nos jours, surtout par moins dix
degrés à l’ombre en plein soleil). Le slip, les chaussettes.
Bien sûr, le téléphone sonna. Il traversa le couloir en trois
foulées essoufflées de sprinteur en Dim. Bien sûr, personne au bout
du fil, enfin au bout du « pas fil », son téléphone étant un tout
petit peu plus jeune que Mathusalem. Il revint vers la salle de
bain du pas alerte du mangeur de choucroute. Sur l’étendoir,
près du radiateur, trônait un slip. Il l’enfila
machinalement, en mode pilotage automatique, comme on conduit sa
bagnole au petit matin brumeux sur le chemin du turbin. Son geste
s’arrêta du côté des genoux. Oui, deux slips, cela en aurait
fait deux de trop pour un nudiste : esthétiquement, la double
couche était discutable, confortablement, elle était exclue ; seul
les frimas (dont je vous parlais pas plus tard que plus haut) de ce
début de janvier rigoureux eût pu la justifier. Son visage sévère
taillé à la serpe dans un bloc de granit s’adoucit un peu,
les angles s’en arrondirent. Et il sourit, tel un pont jeté
entre ses deux oreilles légèrement décollées. Seul devant sa glace
qui le contemplait, goguenarde. Et il rit. De ce rire frais et
clair, tendre et gai, fort et qui semble ne jamais s’arrêter,
de ce rire qui rappelait qu’il était un ancien bébé qui se
fendait la poire sans jamais se lasser à la vue d’un papi se
cachant derrière sa serviette de table. Il accéléra ensuite un peu
le mouvement. Sans cette accélération, la fin de sa toilette aurait
correspondu avec son heure de coucher : autant s’habiller en
pyjama…Au moment de fermer le dernier bouton de son
pantalon, comme pour lui souhaiter « bonne journée et à ce soir »,
il jeta un dernier regard à son slip (enfin, celui qu’il
avait finalement conservé…), se rendant alors compte
qu’en plus, il avait dagoberisé : il était à l’envers.
Cela n’eut comme conséquence que de rajouter un peu de joie à
son hilarité. Il boucla sa ceinture sur cette inversion qu’il
ne corrigea point puisqu’il était le seul au courant, et ce
serait bien le diable si l’œil, qui en avait tant fait
voir à Caïn, venait fourrer son nez jusqu’en ce lieu reculé.
Et merde à tous ces rabat-joie de Saint Eloi qu’il croiserait
aujourd’hui. Et des rabat-joie, il en connaissait un paquet.
Il connaissait même un des nominés pour la palme d’or des
pisse froid. Son supérieur direct, sous-chef au couvre-chef trop
étroit, était en effet un champion, un cador, une pointure.
D’origine japonaise, il portait l’œil bridé et le
doux nom de Robert André Sanduku ? Pour faire plus simple, ses
petits camarades de collège l’avaient affublé d'un diminutif
à talonnettes: Nicolas. Il en gardait encore aujourd’hui une
rancœur rance et rentrée ; elle avait transformé le petit
homme insignifiant en un ersatz d’être humain insipide et
bilieux, dont la seule satisfaction résidait dans
l’humiliation des autres à condition qu’ils ne puissent
le lui rendre… A peine Jean Ernest avait-il passé le seuil
de son bureau que Robert André y déboulait, sa tête de fouine
dégarnie précédant de beaucoup (la faute à ce curieux cou de
girafon peut-être conséquence de cette fâcheuse tendance
qu’il avait à se pousser du col) son corps rond empaqueté
dans un costard dernier cri et ses jambes minuscules ridiculement
posées sur une paire de chaussures de cuir dont le bout n’en
finissait pas d’imiter le nez de Pinocchio, furie dopée à la
dragée Fuca, lui reprochant à hauts cris ses 26 secondes de retard
: avec les 32 d’hier, cela faisait beaucoup. Avait-il décidé
de couler l’entreprise par ce patient travail de sape ?
Etait-il le bras armé d’un puissant concurrent ? Oui, en
plus, monsieur Sanduku, avait quelques accointances avec la
paranoïa. Histoire d’apaiser l’atmosphère, notre bon
Pulanusse, expliqua que la faute en incombait à sa montre « Hara
Kiri » (celle où les heures avaient été remplacées par des moments
clés de la journée d’un honnête homme : bière, sieste,
copulation, pipi…tiens, d’ailleurs, le premier des
cinq bols de café commençait à manifester son envie de quitter ce
corps qu’il n’avait pas demandé à investir) qui
manquait de précision ; et joignant le geste à la parole, son
tic-tac sous le nez du sieur Vinaigre, il pointa du doigt la jeune
femme de six heures neuf, superbement croquée d’un trait
sépia, qui s’Adonis, qui s’adonnait, avec souplesse, à
des plaisirs que l’on pratique plus communément et plus
aisément à deux. Robert André Sanduku, n’esquissa aucun
sourire lorsqu’il tourna les talons avec le teint d’une
couleur habituellement propre aux poissons morts depuis plusieurs
jours dans les eaux polluées d’un fleuve gourmand
d’arrivées d’égouts. Jean Patrick Amédée de la Haute
Burne, quinquagénaire brun et bleu pour ce qui est de
l’œil et du cheveu (à vous de mettre dans l’ordre
: je ne vais pas tout faire non plus !) au visage sympathiquement
rond, portait son nom à merveille depuis le jour de ce terrible
accident de cheval : la désynchronisation de son corps par rapport
à la selle avait fait qu’une de ses deux orphelines
s’étaient retrouvée orpheline de l’autre qui était
allée se ficher en travers de la gorge du pauvre Jean Patrick
Amédée. Depuis lors, il portait moins beau mais n’avait pas
perdu cette prestance naturelle, ce je ne sais quoi qui fait que
certaines personnes sont écoutées sans même avoir ouvert la bouche.
Il n’avait jamais été fasciné par toute la mythologie qui
entourait l’appareil reproducteur masculin. Certes, les avoir
bien accrochées eût pu lui être d’un certain secours en ce
matinal dimanche chevalin. Mais en avoir une grosse paire ? Au
mieux cela coûtait plus cher en tissu lors de la confection de
sous-vêtements sur mesure… taille XXL. Au pire, cela
déformait les slips et rendait la marche claudicante et
désagréable. Au mieux il n’y avait pas de quoi s’en
vanter, au pire on était un menteur…Vous l’aurez
compris, Jean Patrick Amédée, n’était pas dénué d’une
certaine finesse, d’un sens de l’humour certain. Il
était de plus un inventeur génial, nous le verrons plus tard,
patience. Cunégonde Touredezhaube, DRH de son état, fit à son tour
irruption dans la pièce, je veux parler du bureau de Jean Ernest
Pulanusse, suivi de près par son canidé nippon. Elle avait
l’œil bleu et bovin (sans vouloir faire injure à la
vache qui rit…), le cheveu blond et la bêtise crasse. Robert
André Sanduku, qui avait toujours regretté d’être né trop
tard (il se serait bien vu vivre dans les 1942 : sa prose
magnifique de corbeau illettré aurait pu s’exprimer
pleinement en ses temps bénis de saloperie lâche décomplexée) lui
avait fait peu avant son rapport détaillé des évènements de la
matinée. Les mines étaient graves, des têtes s’apprêtaient à
tomber. Après avoir déversé des tombereaux de reproches tous plus
infondés les uns que les autres sur un Jean Ernest Pulanusse
placide et interloqué (qui pour rien au monde ne se serait abaisser
à leur répondre, à se défendre, d’autant qu’il
n’avait pas la répartie facile…), Cunégonde et Robert
André, méchanceté dessus, méchanceté dessous, la stupidité en
bandoulière, prirent la direction du bureau du PDG de
l’entreprise : Jean Patrick Amédée de La Haute Burne. Calé
dans son fauteuil dans une position propre à lui seul, souvenir
douloureux de ses anciennes mésaventures équines, il les pria de
s’asseoir. Ils ouvrirent leur flacon à fiel. Il écoutait,
paisible, un petit sourire énigmatique au coin des lèvres. Leur
flot de paroles se tarit enfin sur leur conclusion haineuse : « à
la porte, le vieux Jean Ernest ». Il inclina la tête. Ils prirent
ce geste pour un acquiescement. Ils se trompaient. Il disparut
derrière son bureau. Quand il réapparut, il avait en main son
invention la plus géniale, magnifique, utile : la kalachnikov à
colombins, qu’il surnommait tendrement Colombine. Les balles
étaient engageaient dans le chargeur, la sécurité était levée, le
bal pouvait s’ouvrir. Et splash, et flich et ploum, Colombine
s’en donna à cœur joie. Et un étron entre les deux
yeux, et dix litres de matière fécale en guise de shampoing, et un
masque de beauté. Robert André esquissa un rictus en guise de
protestation, mais aucun son ne sortit de sa bouche entrouverte:
une giclée malodorante, refermant et cimentant ses deux lèvres.
Cunégonde en resta bouche bée; elle n'aurait pas dû: ce fut la
porte d'entrée directe que ne manqua pas de franchir un colombin
surdimensionné qui lui titilla les papilles. Et c'est ainsi que
leur « pestilencialité » morale fut physiquement illustrée par
cette arme magnifiquement vengeresse. Les deux tristes sbires,
penauds et relookés ne demandèrent pas leur reste : Jean Patrick
Amédée le leur donna tout de même dans un dernier élan de
générosité. Il ne les congédia pas. Ils quittèrent le bureau de
leur bien-aimé supérieur, aussi médiocres qu'ils y étaient entrés,
comme si de rien n'était, drapés dans leur indignité. Il ne leur
serait pas venu l'idée de claquer la porte, de démissionner avec
fracas après pareille humiliation. Que nenni! Il en va ainsi de ces
loups qui se métamorphosent en moutons en changeant
d'interlocuteur, en moins de temps qu'il n'en faut pour se faire
recouvrir d'excréments, toujours lovés du bon côté du manche. Ils
regagnèrent donc, dans l’immense éclat de rire qui secoua
tout l’étage pendant presqu’une heure, spongieux et
dégoulinants de fragrance d’écurie, leur poste de travail ;
ils firent même ce jour-là quelques heures
supplémentaires…Et, bons toutous, toute honte bue, lessivés
et proprets, ils étaient le lendemain matin, à la première heure,
fidèles au rendez-vous, encaissant sans broncher lazzis et
quolibets ; tout glissait sur leur peau tannée de lézard lubrifié.
Jean Ernest Pulanusse fut licencié le lendemain. En effet Jean
Patrick de la Haute Burne était un patron. Et l’auteur de ces
médiocres lignes, bourré d’a priori, trouve qu’il en a
fait un personnage un peu trop sympathique. Aussi était-il grand
temps de lui faire retrouver le droit chemin des gens de son
engeance. Et le sieur de la Haute Burne agit en patron, froid,
calculateur, cynique. Il mit à la porte notre poète rêveur au crâne
chenu et promut à l’échelon supérieur les deux caniches
toilettés plus haut : on a toujours besoin de serpillères à portée
de ses semelles. Mais Jean Ernest ne partit pas les mains vides :
il emporta avec lui, l’air de rien, la géniale invention de
son PDG et tout un stock de munitions. Déjà, dans un coin de son
occiput, naissaient quelques idées qui lui permettraient de faire
bonne usage de la bête. Toute une vie sans faire de vagues,
c’est long ! Il entamait sa deuxième vie, et il se voyait
bien faire du surf sur un tsunami. Le camion Toupargel montait
comme il pouvait la côte blanchie qui menait à la maison perchée au
sommet de la colline ; il se dit, un sourire verglacé sur les
lèvres, que le voisin eût tout aussi bien pu ouvrir sa fenêtre,
tendre le bras et saisir par l’aile l’hirondelle (qui
s’était gourée de saison et n’avait pas fait le
printemps…) qui avait gelé sur pattes sur le rebord de sa
fenêtre : quelques minutes dans le micro-ondes et hop dans le four
et il aurait eu son volatile rôti sans avoir besoin du camion-frigo
! Mais le voisin ne le ferait pas, et il ne le savait que trop
pertinemment, et son sourire en disparut. Le bahut brûlait du
précieux gazole pour rien : le voisin ne lui achèterait rien pour
la bonne raison que les macchabés usent assez rarement du chéquier
ou de la carte bleue dont ils oublient bien souvent le code. En
effet, la veille au matin, gibecière autour du coup, front bas et
escarpolette en main, il avait eu la bonne idée de croiser le
chemin de son voisin : Jean Ernest Pulanusse. Jean Ernest Pulanusse
défenseur depuis toujours de la biche et de l’orphelin,
capable de faire du bien à une mouche, amoureux de la nature pas
trop modelée par les griffes de l’homme, écologiste pas si
fique que ça. Jean Ernest Pulanusse lui-aussi l’arme au
point, une arme d’un genre nouveau, aux effets, nous
l’avons vu, redoutables. Jean Ernest Pulanusse qui
s’était passé en boucle, toute la matinée, le tube de Chantal
Goya (pas le tube de gouache, ça c’est son aïeul
espagnol…) dans son mange-disque : « ce matin, un lapin a
tué un chasseur ». Aussi, la seule vue de son Tartarin de
proximité, déclencha-t-elle un irrépressible réflexe pavlovien : en
un éclair et quelques, il cala la crosse pas loin de
l’épaule, ajusta la hausse, engagea deux étrons dans le
barillet et ouvrit le feu sans sommation. C’était son
deuxième essai du genre de son existence depuis cette lointaine
soirée estivale où il avait dégommé toutes les peluches du stand de
tir de la fête foraine de son village, sans parvenir à crever un
seul des trois énormes ballons qui tournoyaient dans leur cage.
Deux tirs suffirent. Ils furent fatals au trappeur de pacotille.
Car Jean Ernest Pulanusse avait négligé un paramètre : la
température. Le froid si vif de ce matin de février sibérien avait
solidifié les projectiles habituellement flasques jusqu’à les
rendre durs comme du fer, rabaissant le flash-ball au rang de jouet
d’enfant. Et Pulanusse n’étant pas un tireur
d’élite il n’atteint ni le cerveau ni le cœur de
sa cible, multipliant ainsi les chances d’atteindre un organe
vital. Tel fut le cas. Jean Ernest Pulanusse en fut meurti ; lui
n’était pas un assassin dans l’âme, il ne le fut que
par accident. Non point qu’il considérât que son voisin de
chasseur allait manquer à l’humanité, à son rayonnement, à
son développement, et encore moins à l’animalité (cela
autorisait des sorties dominicales et forestières moins
risquées…), mais il avait, ancré au plus profond de lui,
marqué au fer rouge dans ses entrailles, inscrit en lettres
phosphorescentes dans ses gênes, que nul n’avait le droit,
pour quelle que raison que ce soit, de s’approprier,
d’ôter une vie, aussi médiocre, aussi vile fût-elle. Il avait
manqué à ses convictions, la blessure resterait là, ouverte à
jamais, il ne s’en remettrait pas. Seule l’obsession de
tirer le meilleur de l’invention de son ancien patron et de
l’utiliser à bon escient contre un nombre incommensurable de
nuisibles, le tint debout, l’autorisa à consommer quelques
bouffées d’oxygène de plus. Il ne fut cependant jamais
inquiété par les autorités. La paire de gendarme qui mena
l’enquête, Pinot et Cruchot des temps modernes, classa
rapidement l’affaire, incapables d’identifier
l’arme du crime. Quant au mobile : il ne serait jamais venu à
leur esprit étroit l’idée que « ce brave chasseur » pouvait
susciter l’antipathie. Ce macabre évènement poussa Pulanusse
à travailler d’arrache pied pour ne plus commettre pareille
erreur. De jour en jour, il perfectionna la machine, de jour en
jour, elle devint plus puissante, d’une puissance maitrisée,
qui ridiculisait sans jamais blesser, si ce n’est
l’amour-propre. Jusqu’à ce jour de mars où elle ne fut
pas loin de pouvoir prétendre toucher à la perfection. Avant cela,
plusieurs tests furent passés avec brio. Elle fit merveille en
remplacement des tartes à la crème : un philosophe à la mèche
savamment rebelle, après avoir été si souvent entarté, goûta au
plaisir de gourmet d’être encolombiné ; ça ne lui allait pas
si mal au teint. De tests en tests, elle fit de sacrés dégâts sur
le matériel audiovisuel de son propriétaire: à chaque fois
qu’apparaissait un journaliste spécialiste de géopolitique et
de météo, à chaque fois qu’il interviewait, avec l’air
pénétré et entendu de celui qui n’écoute pas mais acquiesce
parce que son patron milliardaire l’a embauché pour cela, un
expert, formel par essence, qui prévoyait avec brio les évènements
du mois dernier et préconisait des remèdes séculaires consistant à
laisser le tiers-état des temps modernes se battre pour quelques
miettes pendant que les quelques éternels mêmes se sucraient le bec
jusqu’au diabète dentaire, Colombine, sans que rien
n’eût pu l’en empêcher, s’extirper de son étui,
s’auto-chargeait de quelques balloches couleur de jet et
devenait furie dans le salon : un tir nourri faisait trembler les
cloisons, des lasers striaient la pièce et finissaient leur couche
dans la gomina du présentateur du JT. Ce dernier n’en savait
rien mais l’écran géant lcd en porterait les stigmates
malodorants de longs mois encore. Colombine progressait,
s’embonpointisait, les projectiles grossissaient, devenaient
obus. La kalachnikov devint bazooka, branché directement sur les
égouts de la ville. Un régiment de parachutistes de passage dans la
région, ne regretta pas son footing matinal, un dimanche de la
mi-mars : ils furent toiletter de frais et maquiller façon fard
pégueux de durable façon ; quant à ceux qui arboraient un sourire
béat et béant lors de l’assaut fatal, même Harpic et Javel
plus ne purent redonner une once de blancheur à leur devanture en
émail. Peu à peu, son quartier et les quartiers alentours, se
constellaient de brun. Plus aucun habitant n’omettait de
sortir sans son pardessus étanche ni son parapluie grand comme un
parasol, redoutant le sniper sans reproche qui pouvait leur pourri
la journée d’un tir bien ajusté. Un nuage de Tchernobyl aux
effluves de ruelles moyenâgeuses semblait stagner sur la ville : la
frontière ne l’avait pas arrêté ! Et il ne fleurait pas bon
être notaire ou huissier, flic ou gendarme, petit encostumé à la
mode, l’oreille greffée à l’ipod, et la main prolongée
d’un petit porte-serviette crocodilant de cuir, ou gros
patron prétentieux à velours grosse côte et Jaguar ostensible :
sortir pour l’un ou l’autre, véritable gageure,
relevait du suicide de son immaculation ; c’était, on gagnait
à tous les coups à cette loterie dénuée de hasard,
l’assurance de recevoir sa double voire sa triple dose de
missiles merdeux à tête chercheuse, à tête trouveuse. L’arme
était devenue puissante, efficace mais excessivement encombrante.
Son joujou atteignait des trésors de technologie, il atteignait sa
cible sans jamais faillir, la couvrant, entre autre, de ridicule.
Mais Jean Ernest Pulanusse remit encore longtemps l’ouvrage
jusqu’à en user le métier, pour parvenir enfin à un résultat,
explosif, atomique, ergonomique ! La bombe à neutrons pouvait se
rhabiller, l’artisanale Colombine, la kalachnikov à
colombins, était devenue une rutilante bombe à étrons. Et comme
dans la chanson de Boris Vian, l’important « c’est
l’endroit où c’qu’elle tombe ! ». Aussi Jean
Ernest Pulanusse pensait terminer sa carrière « d’emmerdeur »
en beauté, en coup d’éclat, en feu d’artifice, en cette
soirée de mars. Une ville de banlieue plus ou moins rouge, une
salle toute de bleue vêtue, quelques milliers de militants
marseillaisant en bleu-blanc-rouge, et leur chef, les narines au
vent pour mieux le sentir tourner, prononçant un discours tout en
pensant au prochain dans lequel il dirait le contraire histoire de
contenter tout son monde de gogos. Le lieu rêvé. Idéal. Jean Ernest
Pulanusse avait perfectionné son engin jusqu’à le
miniaturiser à l’extrême : un véritable concentré
d’intestin qui n’attendait que le moment venu pour
libérer, tel un deuxième big-bang dans le bling-bling, sa
fantastique énergie dévastatrice. Le candidat sortant, pas encore
président sorti, commença sa longue harangue. Il ne remarqua pas ce
militant transparent qui déposa, l’air de rien, un objet pas
plus grand qu’un dé à coudre, au pied du pupitre. Badinguet
le petit éructait à la tribune, ses épaules tournaient et
retournaient en des mouvements désordonnés de parkinsonien sous
amphétamines, ses talonnettes avaient perdu deux tailles à force de
sauts répétés et frénétiques. On lui prêtait du charisme, il avait
celui du roquet. On disait de lui qu’il avait de la répartie,
il avait effectivement celle de la cour d’école, il avait le
verbe facile mais mal conjugué ; cela suffisait amplement pour
briller sur les plateaux télé. On le prétendait précis, il avait le
don de faire oublier l’essentiel, pour pointer le détail.
Jean Ernest Pulanusse, arborant un air particulièrement con pour
mieux se fondre dans la masse des militants, régla la minuterie
puis quitta les lieux, la mine réjouie, l’air dégagé, le pas
nonchalant. L’œil torve et la sueur au front, galvanisé
par la foule stupide, le tribun de comptoir, le souverain poncif,
le maitre es démagogie entama la partie la plus musclée de son
discours. Celle où, comme à son habitude, il tapait comme un sourd
sur une petite minorité afin de se mettre la majorité dans la
poche, plus on est de sourds, plus on rit ! Au milieu d’une
phrase qui boitait bas, le silence figea l’assemblée : il
venait de percevoir un discret tic-tac, qui le surprit puis
l’inquiéta un instant. Un court instant. Car dans la foulée,
retentit l’explosion que nous attendons tous patiemment
depuis quelques lignes. La giclée formidable, le gigantesque geyser
auburn, la rafale sans fin et infernale de balles pas à blanc du
tout, bref une atomique explosion de merde ! Il reprit sa phrase à
l’endroit exact où il l’avait stoppée, comme si de rien
n’était. L’enthousiasme de la foule ne fut en rien
douché. Ils étaient dans leur élément, jusqu’au cou, ton sur
ton, la déflagration façon bac de décantation, ne leur fit ni chaud
ni froid, au contraire elle sembla donner plus de force aux vivas,
guano sur lequel poussaient dru les idées nauséabondes. Jean Ernest
Pulanusse s’était trompé de cible ; ou de
projectiles…Déçu mais pas fou, il ne retourna pas
l’arme contre lui mais il remisa pour toujours la géniale
invention. On est un certain nombre à la regretter !